Lettre de non-motivation

Madame, Monsieur,

Par la présente lettre, je viens solliciter votre attention car je suis non-demandeur d’emploi, et je cherche à ne pas trouver de travail (chose étant susceptible de s’avérer difficile par les temps qui courent, au vu des efforts que déploient continuellement les législateurs pour mettre les chômeurs au boulot).
Aussi, si vous pouviez ne pas m’embaucher dans votre entreprise, je vous en serais très reconnaissant.Je pourrais ainsi avoir l’opportunité de ne pas mettre à votre service mes compétences, ni mon expérience, ni mon temps, ni rien de tout ce que je possède (et Dieu sait que je ne possède pas grand chose!) et, de ce fait, de ne pas contribuer à la démultiplication de vos bénéfices.Je serais ravi de pouvoir ne pas vous voir, le matin, le soir.
Je suis sans ressources, sans ressources humaines à vous offrir.Je suis paresseux, je me lève à midi, je suis fatigué de nature, je suis lent, improductif, non-désireux d’apprendre le métier que vous offrez de m’enseigner.Je ne suis ni motivé, ni disponible, ni prêt à faire quelque effort que ce soit pour le devenir.Je sais qu’il y a des métiers formidables, passionnants, d’autres avec des gains mirobolants à la clé, mais je n’arrive ni à m’intéresser, ni à désirer de l’argent.Je n’ai besoin de rien, de rien d’autre que de ne rien faire.
Bien-sûr, à une époque, j’avais pensé à rentrer dans l’un de ces endroits, dans l’une de ces entreprises, pour tout y saboter, pour malmener le personnel, mal faire mon travail, créer des conflits, et faire perdre du temps et de l’argent au patron.C’est une option certes fort séduisante, mais qui, hélas, demande bien trop d’efforts, et de motivation.Je ne porte pas cette attention au monde du travail – ni au monde tout court -.Je suis trop fainéant pour cela.Il(s) m’indiffère(nt) au plus haut point.
Ne vous en faites pas, je ne suis pas le syndicaliste qui viendra vous ennuyer, de quelque manière, je n’ai ni la force ni l’envie de défendre les travailleurs, de les tirer de force de la souffrance qu’eux-mêmes choisissent d’endurer, sans raison; ils sont si contents d’être malheureux, si heureux d’être frustrés, comment oser les en priver?
Je ne veux pas m’employer à vous importuner, je veux juste ne pas être importuné, ne pas être employé.
La CAF me verse mes 400 euros mensuels avec lesquels je vis décemment.Je n’ai à me plaindre de rien.Je ne vois donc aucune raison d’aller au turbin.
En effet, il est de tradition dans ma famille de travailler le moins possible, et de profiter le plus possible des aides sociales, en prenant bien soin de ne jamais dire merci (cela serait source de fatigue, et diminuerait ainsi d’autant le niveau d’inactivité précédemment atteint).
J’ai quant à moi surpassé tous mes aînés:je ne travaille pas du tout, jamais, et le seul argent que je touche vient des aides sociales.Toujours.Je pense donc pouvoir affirmer avec légitimité que j’honnore ainsi ceux de mes aînés qui ont reconduit cette ancestrale tradition, je pense que l’on peut dire sans risquer de se tromper que j’ai atteint des sommets sans précédent en termes de paresse et d’assistanat.Je n’en suis pas peu fier.Je sais cependant que ce n’est jamais assez, et mets continuellement en oeuvre toute la paresse dont je dispose pour faire mieux.
Je fais de mon mieux pour ne rien donner à la collectivité, et ne rien produire d’utile, j’évite de donner du sens à ce que je fais, pour ne pas que ça puisse faire sens pour les autres, et risquer l' »utilité publique », infernale condition de celui qui fait alors qu’il ne voudrait rien faire.Je cherche donc avant tout l’incohérence.
Evidemment, ne rien faire en général implique que je ne fasse pas d’efforts en musique non plus.C’est pourquoi je n’ai jamais pris de cours de quelque instrument que ce soit, j’ai refusé d’apprendre le solfège, et tends à m’exercer le moins souvent possible, ne daigne sortir les instruments que lors de la composition d’un thème musical, ce qui est déjà bien assez!
Aussi, je ne peux consentir à faire un disque (malgré l’insistance effrontée de bon nombre de majors qui se traînent à mes pieds, on les comprend), un disque ou autre chose d’ailleurs (une omelette par exemple), car cela représenterait une quantité de travail qu’il m’est impossible d’accepter.Par ailleurs, toute organisation, quelle qu’elle soit, impliquant un rapport au temps normalisé et quantifié, est pour moi proscrite, et faire un disque implique hélas de s’organiser un minimum.
Quelques concerts de temps en temps sont le maximum que je puisse faire, et encore!Ce sont les musiciens qui bossent le plus, moi je ne viens qu’au dernier moment, sans apprendre mes textes, et sans m’occuper d’eux (je les salue à peine), et commence à chanter sans les prévenir afin que personne ne puisse venir me reprocher ensuite un semblant d’organisation ou de coordination entre nous, afin que personne ne me soupçonne du pire:d’avoir répété!Moi vivant, jamais!
Ces concerts, dont on pourrait me reprocher la seule existence, ne servent en fait qu’à dire au public de quoi il en retourne, que je fous rien quoi.Oui, car il est important de narguer ceux qui font, cela contribue à la reconnaissance de notre statut de fainéant aux yeux des autres.De « branleur ».Et pour tout vous dire, je ne me branle même pas, par crainte de la fatigue que ça pourrait occasionner.Je ne « branle » vraiment rien.
Je ne fais jamais à manger, j’attends que ce soient les autres qui le fassent à ma place, et si je vais parfois aux toilettes (quoique le moins souvent possible), ce n’est que pour chier sur le monde, qui bosse pour moi, et nettoie ensuite ma merde, dans les règles de l’art, pendant que je – pardonnez-moi l’expression – me torche le cul avec la culpabilité.
Comme vous voyez, je n’ai pas plus de remords que de scrupules.Je me dis que les autres ont l’air contents de faire quelque chose, quoi que ce soit, je suis moi content de rien foutre.
Je ne fais pas même de la musique pour les autres, je ne la fais que pour moi, pour pouvoir avoir l’ultime satisfaction de les narguer en chantant leur ridicule, en m’amusant de les voir trimer pendant que moi je pionce.
Même le 14 juillet , je ne me lève pas, je fais comme Brassens et « reste dans mon lit douillet », « la musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas », et puis je n’ai que mépris pour les feux d’artifice, les défilés militaires, et les commémorations de quelque nature que ce soit.Et je méprise plus encore les imbéciles qui s’y rendent, Dieu me garde d’un jour avoir à les cotoyer.Ainsi, je n’ai pas meilleure sécurité pour m’en préserver que de me mettre au lit, après avoir débranché la sonette et le téléphone, et vérouillé la porte.
Madame, Monsieur, vous aurez, je l’espère, compris l’importance que j’accorde à la fainéantise, et au fait d’employer son temps à ne rien faire.Vous comprendrez, en conséquence, la démarche qui est la mienne en venant ainsi à vous, afin de veiller au mieux à mes intérêts, et m’assurer votre entière collaboration.Vous seriez bien aimable de reproduire la présente lettre (j’ai la flemme de le faire moi-même) et de la distribuer à tous vos amis patrons, afin qu’ils sachent à quoi s’en tenir.
Dans l’attente de ne jamais vous rencontrer, je vous prie de bien vouloir agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations dist…(désolé, je suis trop fatigué pour finir la phrase, je vais me coucher)

Note à l’attention du lecteur:Tout branleur est autorisé, et même invité, à reproduire et utiliser la présente lettre dans le cadre de ses recherches de non-emploi, à la seule et unique condition qu’il m’informe de la réaction des entreprises contactées, par exemple en m’envoyant une copie de leurs réponses à cette adresse: l1consolable@l1consolable.com